Sortir quand même (sans décor, sans effort, sans choix)
Quitter la grotte parce qu’il faut bien manger.
CHRONIQUES DU DEUIL
Mounia Hattab
1/21/20262 min read
Et puis il y a ce moment.
Celui où tu sors.
Pas parce que ça va mieux.
Pas parce que tu en as envie.
Parce que tu n’as pas le choix.
Il faut faire les courses.
Il faut acheter du pain.
Il faut bien, parfois, sortir de cette grotte
où tu t’es réfugiée
pour tenir.
Alors tu sors.
Pas héroïquement.
Fonctionnellement.
Tu sors brut.
Sans réfléchir à ton apparence.
Sans maquillage stratégique.
Sans tenue “présentable”.
Tu t’en fous.
Ton corps a perdu toute notion de représentation.
Il ne veut pas être vu.
Il veut juste de l’air.
Un trottoir.
Un déplacement minimal
entre deux obligations.
Tu enfiles ce qui traîne.
Tu ne regardes pas le miroir.
Ou tu le regardes
sans vraiment te reconnaître.
Avant, sortir demandait une intention.
Maintenant, ça demande juste
de tenir debout
le temps nécessaire.
Et là encore,
les gens.
Certains ne remarquent rien.
D’autres remarquent trop.
Il y a ceux qui te scrutent.
Qui cherchent des signes.
Qui comparent la version actuelle
à la version d’avant.
Tu lis dans leurs yeux :
elle s’est laissée aller.
Non.
Tu t’es retirée du spectacle.
Il y a aussi ceux qui te disent :
— ça te fait du bien de sortir
Comme si sortir équivalait à aller mieux.
Comme si acheter du pain
réparait quoi que ce soit.
En réalité, tu es dehors
exactement comme tu es dedans.
Creusée.
Fatiguée.
Indifférente au reste.
Mais il y a une chose nouvelle.
Tu ne fais plus semblant.
Tu ne joues plus le rôle.
Tu n’es plus “la femme qui tient”.
Tu es juste un corps
qui accomplit des tâches de base
à l’économie.
Et étrangement,
ça fait du bien.
Ne plus séduire.
Ne plus rassurer.
Ne plus correspondre.
Être là,
sans effort,
sans polissage,
sans justification.
Ce n’est pas une renaissance.
C’est une sortie obligatoire,
gérée au minimum vital.
Une désertion temporaire
de tout ce qui demandait trop.
Tu ne cherches pas à être vue.
Tu cherches juste
à faire ce qu’il faut
pour continuer.
Et ça,
personne ne t’avait dit
que ça ferait partie du programme.
