Le deuil, ce métier non rémunéré que personne ne t’a proposé

Une chronique satirique sur ce que le deuil devient quand il faut continuer à fonctionner.

CHRONIQUES DU DEUIL

Mounia Hattab

1/20/20262 min read

Le deuil, ce n’est pas une émotion.
C’est une fonction.

Un poste à temps plein, non rémunéré, sans congés, sans formation préalable,
que tu n’as ni demandé, ni signé,
mais pour lequel on exige une efficacité immédiate.

La veille, tu te croyais encore jeune.
Encore belle.
Encore un corps vivant, désirant, traversé par le plaisir des corps à corps ,
les vrais, pas ceux en salle d’attente.

Le lendemain, ton corps sert surtout à te déplacer de guichet en guichet.
Ton bassin n’intéresse plus personne.
Tes seins non plus.
On veut ton RIB.

Bienvenue dans l’après-mort.
Un monde où la vie ne vaut plus rien,
mais où chaque papier coûte quelque chose.

Tu n’as pas perdu un homme.
Tu as gagné un dossier.

Numéroté.
Traité sous 8 à 12 semaines.
Sous réserve de pièces manquantes.

Et bien sûr, il en manque toujours une.

Même le spirituel est devenu administratif.
Prier ?
Oui, mais sur rendez-vous.
Pleurer ?
Oui, mais pas trop fort, il y a des gens qui travaillent.

Tu voudrais du sens.
On te donne des formulaires CERFA.

Tu voudrais t’effondrer.
On te demande une signature au stylo noir, surtout pas bleu.

Pendant que la mort s’installe,
la vie continue à envoyer des mails marqués URGENT.

Ta cadette reprend ses études supérieures.
Félicitations.
Voici 47 plateformes, 12 mots de passe,
et un logement étudiant plus cher qu’un studio parisien pour adulte fonctionnel.

Personne ne te demande si tu as encore un cœur.
On veut juste savoir si tu as un garant.

Et puis il y a le petit.
Onze ans.
Collégien.
Sans père.

L’Éducation nationale appelle ça une “situation particulière”.
Toi, tu appelles ça l’irréparable.

Mais tu dois quand même vérifier le carnet,
signer les autorisations,
faire semblant que “ça va aller”.

Tu es devenue responsable logistique du traumatisme familial.

Tout repose sur toi.
Tout.
Sans reconnaissance.
Sans médaille.
Sans même un “merci”.

Le deuil t’a volé ton amant,
ton futur,
et accessoirement ton droit à la légèreté.

Il t’a remplacée par une version de toi
qui sait ce qu’est une attestation sur l’honneur
mais qui ne sait plus comment on fait l’amour sans culpabilité.

Et le pire ?
C’est qu’on t’admire.

“Quelle force.”
“Quel courage.”

Comme si tu avais le choix.

Alors non, le deuil n’est pas une traversée spirituelle.
C’est une prise d’otage.

Et si tu survis,
ce n’est pas parce que tu es forte.

C’est parce que tu n’as pas eu le temps de mourir aussi.