Continuer quand même

Continuer à fonctionner quand même le volant te fait peur.

CHRONIQUES DU DEUIL

Mounia Hattab

1/20/20261 min read

A person driving a car in a tunnel at night
A person driving a car in a tunnel at night

Même quand conduire te semble insurmontable.

Même quand l’idée de prendre le volant te donne peur,
parce que tu sais que l’angoisse peut surgir n’importe quand,
au feu rouge,
au rond-point,
au milieu de nulle part.

Mais il faut quand même emmener ton fils à l’entraînement de basket.

Parce que le deuil n’annule pas les horaires.
Parce que les clubs ne ferment pas pour chagrin intense.
Parce que la vie des enfants continue,
et que tu fais semblant de savoir comment l’accompagner.

Alors tu conduis.
Tendue.
Le ventre noué.
Les mains crispées sur le volant.

Tu te dis :
pas maintenant.
pas sur la route.
pas devant lui.

Et puis il y a les gens.

Ceux que tu croises à l’improviste.
Ceux qui savent.
Ceux qui te regardent avec cet air-là.
La pauvre.

Et ceux, plus pressés,
qui espèrent que tu vas déjà mieux
au bout de trois mois.

Trois mois.
Comme une grippe un peu longue.

Il y a aussi ceux qui t’envoient des vidéos.
Sur la pensée positive.
Sur la résilience.
Sur comment se reconstruire par l’énergie.

Laisse-moi rire.

Moi, j’ai enterré l’homme que j’aime.

Je n’arrive même pas à avoir de l’appétit.
Je mange pour survivre.
Pas pour le plaisir.
Pas pour le goût.

Je mâche parce qu’il faut bien nourrir un corps
qui continue à fonctionner malgré moi.

Je ne goûte rien.
Sauf l’épuisement.

Et dormir.

Dormir est devenu le seul endroit supportable.
Le seul moment où tout se calme.
Le seul moment où je peux le retrouver,
lui parler,
le sentir encore là.

Alors oui,
je dors dès que je peux.

Ce n’est pas fuir la réalité.
C’est la seule pause possible
dans une vie qui exige que tu continues
alors que tout en toi s’est arrêté.

On ne dit pas assez ça :
continuer n’a rien d’héroïque.

C’est juste obligatoire.

Et parfois,
continuer,
c’est la chose la plus violente qu’on te demande.